Dividendes et alouettes

Une réponse faite par un membre sous mon commentaire de la semaine dernière est le sujet tout trouvé pour cette semaine. Au passage je remercie ce membre de me l'avoir soufflé. Le dimanche soir je suis souvent frappé par le syndrôme de la page blanche !

Son intervention est intéressante (réellement) à plusieurs titres, non parce qu'il y assènerait des vérités premières mais parce qu'elle révèle la façon dont des années de marché haussier et de monnaie fiduciaire ont façonné l'esprit des investisseurs.

Le premier, et sans doute le plus facile à démontrer, se rapporte à la légende des ''dividendes attractifs''. Le versement de dividendes est en effet souvent l'appât utilisé par les entreprises pour attirer les petits porteurs en leur faisant miroiter des rendements oppulents. Rendez-vous compte, 9% de rendement quelle aubaine ! Mais ces rendements annoncés sont souvent un miroir aux alouettes lorsqu'on aborde la question du rendement global réel. Les petits porteurs rechignent souvent à faire quelques recherches, soit par paresse, soit par oubli des rares outils élémentaires de mathématique utiles en finance. L'exemple que nous propose ce membre tombe à propos pour l'illustrer.

L'action France Telecom est entrée en bourse en 1997 à 182 francs (187 francs pour les institutionnels ou 28,5€) au tout début du démarrage de la folie des TMT. Le cours culminera à 219€ en mars 2000 pour imploser ensuite, avec toutes les valeurs technologiques, et atterrir à son plus bas historique à 6,94€ en septembre 2002. Aujourd'hui l'action France Télécom vaut 14,41€. Le graphique ci-dessous résume ce brillant parcours et montre que techniquement France Télécom est toujours en tendance baissière de long terme.


Fig1. Graphique journalier LT de l'action France Télécom.


Pendant toute cette vie les actionnaires ont été plus ou moins bien récompensés par le versement d'un dividende, d'abord annuel puis semestriel (avance sur dividende en septembre depuis 2008). L'historique de ceux-ci peut être consulté ici.  Selon les époques le dividende versé a représenté jusqu'à 10,33% du nominal de l'action. Mais avant 2006 ce dividende était insignifiant (hormis en 2002).

Pour bien faire les choses il est nécessaire de prendre en compte l'évolution du pouvoir d'achat de la monnaie. Même si je suis persuadé que ces chiffres minimisent l'effondrement réel du pouvoir d'achat, j'ai retenu les données de l'INSEE. Elles sont consultables ici.

Avec ces éléments il est dès lors très facile pour un investisseur de calculer le rendement de cette action en y incluant le versement des dividendes. Pour avoir une vision globale de l'évolution de ce rendement j'ai considéré quatre points d'entrée: soit à l'introduction en 1997, soit en milieu d'année 2003, 2007 ou 2009. Pour simplifier le calcul j'ai considéré que les flux de trésorerie, correspondant aux versements des avances et des soldes de dividendes, étaient faits en milieu d'année (en réalité les avances sont faites en septembre et le solde est versé mi-juin). Cette approximation impacte très peu en pratique les calculs de rendement comme vous vous en doutez. Le résultat graphique est ci-dessous. Selon l'année de début de placement (1997 par exemple) apparait le rendement pour les différentes durées possibles (jusqu'à 2011) de cet investissement (en bleu pour le placement initié en 1997).


Fig2. Rendements réels, avant impôt, de l'action France Télécom dividendes inclus depuis mi-1997, 2003, 2007 et 2009.


Prenons un exemple : un investisseur achetant l'action France Télécom à l'introduction en bourse en 1997 aurait constaté mi-2001 que son rendement réel, dividendes inclus, était de 17,58% par an. Pas mal ! S'il avait conservé ce portefeuille quelques années de plus, son rendement annuel, toujours incluant les dividendes, aurait chuté à -4,29% mi-2006. Le graphique montre d'ailleurs que depuis 2002 le rendement de ce placement est systématiquement négatif. Aujourd'hui le rendement de ce portefeuille se situerait à -2,07% par an depuis 1997. C'est à dire que son capital a perdu 2,07% de pouvoir d'achat tous les ans depuis 1997.

Changeons l'hypothèse d'entrée: si l'investisseur achète ses actions mi-2003, le rendement réel annuel de son placement est un minuscule 0,11%. Le pouvoir d'achat de son capital a donc stagné depuis 2003 malgré la prise en compte de dividendes considérés comme confortables.

En entrant mi-2007 le rendement réel annuel est négatif (-3,22%), compte tenu de ce qui a suivi on s'en serait douté; mais plus surprenant pour celui qui ne se penche pas sur les chiffres, en entrant mi-2009, le rendement n'est guère reluisant puisque la performance réelle de France Télécom sur la période 2009-2011 n'est que de 0,61% par an, bien entendu en y incluant toujours les sacro-saints dividendes.

Ces quelques chiffres montrent donc l'importance, non seulement de vérifier ses impressions avant d'énoncer des vérités, mais de se pencher sur les chiffres avant d'investir dans une action. Toutes les ficelles du marketing sont utilisées pour présenter aux investisseurs une action sous ses plus beaux atours, n'hésitez donc pas à faire fonctionner votre cervelle pour comprendre pour quelle raison soudainement on est prêt à vous faire de ''somptueux cadeaux''. La philanthropie n'est pas vraiment la qualité la plus courante dans le monde des affaires, de la même façon que les investisseurs ne sont pas des maisons de bienfaisance. Certaines entreprises seraient bien inspirées d'arrêter de gaspiller leur trésorerie en dividendes excessifs ou en rachat d'actions (exemple: Total) et d'investir celle-ci dans l'avenir. Les mesures purement cosmétiques n'ont jamais conduit aux miracles économiques. Elles permettent d'accrocher quelques gogos qui ne savent pas compter pendant quelques temps mais la réalité, comme la pesanteur, s'impose inexorablement un jour ou l'autre.

Le deuxième point a trait à cette place qu'occuperait les actions dans la cathédrale de l'investissement. Investir dans les actions, serait LE moyen d'investir dans l'avenir, tout le reste ne serait que basse et stérile spéculation. Par pitié, revenons sur Terre de temps à autre et épargnons nous ces sempiternels et larmoyants leitmotivs sur les saintes actions.

L'avenir d'un pays c'est un peu plus que ça et c'est surtout, avant toute chose, une saine gestion du bien public sans laquelle tout l'édifice social et économique se fige, comme c'est le cas aujourd'hui. L'avenir d'un pays c'est une monnaie saine dont le flux s'ajuste à l'expansion économique et le reflux éteint les excès avant qu'ils ne portent préjudice. C'est un strict équilibre entre dépenses et revenus des budgets de l'État, des collectivités locales et des organismes sociaux. L'avenir d'un pays c'est la libre entreprise dans des limites pérènes (on ne change pas, par exemple, de fiscalité toutes les cinq minutes) fixées par l'État qui se doit d'assumer réellement, entre autres choses, toutes ses prérogatives régaliennes, sans favoritisme quelconque (même pour les banquiers), pour que les développements se fassent dans la sérénité sociale, culturelle et économique.

Lorsque ce n'est plus le cas comme aujourd'hui, où endettement, déficit et favoritisme corporatiste sont la norme, et alors que se développent de nombreuses zones de non-droit, on constate un lent délitement des tissus social et économique prémice d'une crise profonde dont il sera difficile de passer outre. L'investisseur a alors le choix entre rester coller à ses ''impressions en continuant de suivre les sirènes que le marché lui envoie pour le charmer ou rechercher des alternatives pour préserver son pouvoir d'achat et par la même l'avenir de ses proches (lire ci-dessous l'extrait d'une intervention de David Einhorn1).

À chacun de choisir la part qu'il souhaite apporter à la construction de son propre destin2 !

Bonne semaine à toutes et à tous

 

 

 


1. David Einhorn, 43 ans, PDG du fonds Greenlight Capital (7 milliards d'actifs gérés – rendement d'environ 20% depuis 1996 - 800 millions de dollars d'or physique) qu'il a créé à 28 ans. Intervention au Value Investing Congress le 19 octobre 2009:

''I explained [Ndlr: Four years ago donc en 2006] how Grandma Cookie had been right for the last thirty years and would probably be right for the next thirty as well. I subscribed to Warren Buffett’s old criticism that gold just sits there with no yield and viewed gold’s long-term value as difficult to assess. However, the recent crisis has changed my view. The question can be flipped: how does one know what the dollar is worth given that dollars can be created out of thin air or dropped from helicopters? Just because something hasn’t happened, doesn’t mean it won’t. Yes, we should continue to buy stocks in great companies, but there is room for Grandpa Ben’s view as well.

I have seen many people debate whether gold is a bet on inflation or deflation. As I see it, it is neither. Gold does well when monetary and fiscal policies are poor and does poorly when they appear sensible. ...

….When I watch Chairman Bernanke, Secretary Geithner and Mr. Summers on TV, read speeches written by the Fed Governors, observe the “stimulus” black hole, and think about our short-termism and lack of fiscal discipline and political will, my instinct is to want to short the dollar. But then I look at the other major currencies. The Euro, the Yen, and the British Pound might be worse. So, I conclude that picking one these currencies is like choosing my favorite dental procedure. And I decide holding gold is better than holding cash, especially now, where both earn no yield.

...Prospectively, gold should do fine unless our leaders implement much greater fiscal and monetary restraint than appears likely. Of course, gold should do very well if there is a sovereign debt default or currency crisis.''

 

2. Mon sujet de philo au bac, d'il y a bien longtemps, était Sommes-nous maîtres de notre destin ?'' et j'y ai eu une très mauvaise note (mais je vous rassure j'ai eu mon bac !).

 

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Ajoût du 26 juin 2011 :

Avertissement

Cette analyse est diffusée à titre purement informatif et éducatif et ne constitue en aucune façon un document de sollicitation en vue de l'achat ou de la vente des instruments financiers émis par la société objet de l'étude. L'investissement et le trading sont des activités présentant des risques financiers. Tout investisseur doit donc se faire son propre jugement quant à la pertinence d'un investissement dans une quelconque valeur mobilière émise par la société mentionnée dans cette analyse, en tenant compte des mérites et des risques qui y sont associés, de sa propre stratégie d'investissement et de sa situation légale, fiscale et financière.

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