La faillite de la BCE

La conférence du porte parole de la Banque Centrale Européenne jeudi dernier reste pour moi une extraordinaire scène surréaliste; un modèle du genre !

Vous aviez cru avoir touché le fond avec un deuxième plan de sauvetage de la Grèce ? et bien non !
Après la Grèce, voilà maintenant l'Italie et, j'allais l'oublier, revoilà le Portugal en attendant l'Irlande pour laquelle une deuxième dose de morphine financière est en préparation.

La publication le 1er juillet par les agences de notations Standard&Poors et Moody's de la dégradation de la note souveraine italienne avait provoqué la ire de l'organisme de régulation italien qui convoquait aussitôt les représentants de ces agences dans le bureau du proviseur.

Dans la foulée Moody's, cette semaine, récidivait en dégradant la note souveraine portugaise en même temps que celle de quatre banques portugaises. Aussitôt même cris d'orfraies de la part des politiques, dont ceux du président de la Commission européenne monsieur Barroso.

Mais selon moi le trophée du ridicule de la semaine est à attribuer sans hésitation au porte parole de la Banque Centrale Européenne, j'ai cité monsieur Trichet.

Voilà un homme extraordinaire, qui dans une seule après-midi et devant les mêmes personnes annonce d'une part, un relèvement des taux directeurs de la banque centrale, et d'autre part vilipendes les agences de notation qui osent pointer du doigt l'incurie des politiques européennes, ces mêmes agences avaient d'ailleurs été blâmées, à juste titre alors, pour n'avoir pas révélé la vérité sur les montages abscons des subprimes. Je regrette de ne pas avoir archivé les propos de l'époque de ces mêmes politico-financiers.

La réponse de Trichet à la question d'un journaliste sur le sujet des agences de notation, ainsi que les propos de Barroso montrent que le chemin vers le muselage des agences de notation a déjà été pris. L'objectif : faire taire à tout prix les voix dissonantes. La mise en place des ''bigs gouvernments'' est en cours comme Minsky l'envisageait.

Mais Trichet n'en est pas resté là. Répondant à une question sur l'éventuel défaut de la Grèce il a réaffirmé l'autisme complet dont il a fait preuve jusqu'alors sur la situation grecque :

''nous disons à ceux qui ont une certaine capacité de décision entre leurs mains et qui sont responsables: «éviter de tels événements». Nous disons non à un défaut de paiement. ''. [Ndlr : Il pense bien entendu aux agences de notation]

... pour répéter quelque moment plus tard sur le même sujet :

''Je suis désolé parce que ma réponse est très simple: notre message est aucun événement de crédit, aucun défaut sélectif - aucun défaut! C'est aussi simple que ça!''

En résumé, circulez il n'y a rien à voir, il n'y a pas de problème ... circulez !

Mais le soir même la BCE publiait un communiqué de presse qui n'est ni plus ni moins que la réponse du berger Trichet à la bergère Moody's : la BCE change les règles d'éligibilté des instruments de dettes émis ou garantis par le gouvernement portugais.

Fig1.


Moody's dégrade la dette portugaise, signifiant par là qu'elle n'a plus la qualité attendue pour être logée dans un bilan respectable, qu'importe, je change les règles pour pouvoir en mettre plein mon bilan !

Je citais la semaine dernière les paroles du président de PIMCO, Mohamed El-Erian, je ne peux pas m'empêcher de les re-citer cette semaine tant cette mascarade devient irréelle :
''..., madame Lagarde doit préparer le bilan du fonds [Ndlr: FMI] au risque que représentent de futures difficultés financières en raison des prêts massifs octroyés durant l’année écoulée, en particulier au profit de la Grèce. Le plus tôt elle le fera, moins il sera probable que le FMI devienne victime du comportement de la BCE dans lequel celle-ci semble coincée- celui de nier un problème de solvabilité d’un pays membre, car beaucoup trop de cette dette souveraine se trouve désormais dans le bilan de la banque. Ce piège fait passer les institutions de la situation de « faire partie de la solution » à celle de « faire partie du problème»'' .

Il y a quelques mois encore je pensais que nos difficultés ne seraient pas à la hauteur de celles que rencontreront les américains du fait des frasques de leur banque centrale, aujourd'hui j'ai perdu toutes mes illusions. Quand bien même le niveau d'engagement où est arrivée la BCE n'atteint pas celui atteint par la FED, la BCE est aujourd'hui dans une situation à risque non seulement parce que les chiffres d'aujourd'hui le montrent mais parce que l'entêtement et l'autisme déclarés de ses dirigeants nous conduisent à coup sûr dans la direction prise par la FED.


Le capital social de la BCE est aujourd'hui d'environ 5,3 milliards (avec les pays hors-zone Euro).
Fig2.

Dans le dernier bilan de la BCE capital et réserves sont comptabilisés pour un montant de 82 milliards d'euros en face d'un actif de 1944 milliards d'euros. Soit un levier de 23,7 que le lecteur comparera avec celui de la FED, 53,5, ou bien encore avec ceux des banques centrales suisse ou suédoise: 6,2 et 4,7. Concrètement ceci veut dire qu'une variation des actifs de 4,2% ... met la BCE en faillite ou du moins conduira ses actionnaires (que nous sommes tous chers contribuables) à recapitaliser la banque (qui elle même est censée être le dernier recours bancaire !).
 

Dans cet actif de 1944 milliards d'euros sont logés (paragraphe 7 du bilan) environ 485 milliards d'euros de dettes diverses sous la forme de prêts et d'obligations, d'entreprises ou souveraines, déposées en garantie (voir graphique ci-dessous). Selon des chiffres d'expert (que je n'ai pas pu vérifier si l'un d'entre vous a une information fiable je suis preneur) ce portefeuille de 485 milliards se partagerait grosso modo de la façon suivante (prêts, obligations souveraines et privées confondues): 180 milliards de dettes grecques, 140 de dettes irlandaises, 60 de dettes portugaises, 50 de dettes italiennes et environ 55 de dettes espagnoles.

Fig3.

Si je ne considère QUE ces 485 milliards d'euros en face du capital (plus réserves) de 82 milliards de la BCE, ceci signifie concrètement qu'une baisse de la valeur de ce portefeuille de 17% mettrait la BCE en faillite (courbe rouge sur le graphique ci-dessus). Vous avez bien lu: la BCE détient 485 milliards d'euros de papiers dont tout le monde sait qu'il ne vaut pas plus que son poids (j'exagère bien sûr !). C'est dire que la probabilité que la BCE elle-même se trouve en situation délicate (euphémisme) est très très élevée. Vous l'aurez compris, l'autisme de Trichet est uniquement une manoeuvre désespérée pour tenter d'y échapper: Non la Grèce ne fera pas défaut, non le Portugal ne sera pas dégradé ... la BCE a trop à y perdre. Alors la formule magique consiste à nier le problème devant les caméras du monde entier, à museler les agences de notation avec le fol espoir que demain matin en se réveillant la bonne fée de Francfort sera passée par là et aura rendu sa crédibilité et sa solvabilité aux États membres de la zone €uro (souvenez-vous des ''injections de liquidités'' mirages censées sauver la planète financière).

Alors chers contribuables préparez vous à mettre la main à la poche. Mais je vous rassure la banque de France détient elle-même aussi pour environ 16 milliards de dette grecque, il vous faudra donc de grandes et profondes poches, chers contribuables !

Je suis désolé de vous relater tout ceci avec ce ton de dérision, mais si je vous livrais mon scenario, celui du pire que j'avais laissé volontairement sous un gros meuble bien lourd pour qu'il n'en sorte jamais, je vous ferais passer une bien mauvaise semaine. Alors faites comme Trichet, endormez-vous en pensant que tout ceci n'est qu'un rêve et que demain tout ira bien.

Un jour on dira que l'€uro fut une bien belle aventure que quelques margoulins ont saccagée par leur incompétence et leur égo démesuré.

Bonne semaine à toutes et à tous.

Avertissement

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