Illusion d'optique

Il est de bon ton, lorsqu'on met côte à côte les graphiques du CAC40 et du S&P500, d'en conclure que le S&P500 a réalisé une performance écrasante vis-à-vis du CAC40.

Effectivement le spectacle qu'offre l'illustration ci-dessous semble apporter "la preuve" que le CAC40 a décroché de façon violente par rapport à son homologue d'outre-Atlantique. Le parcours depuis 2008 apparait, à quelque chose près, similaire. Ce n'est qu'à partir de 2011 qu'il semble se produire un décrochage. Celui-ci s'explique aisément par la crise que traverse l'Euroland.

Fig.1.

comparaison CAC 40 et SP 500

Néanmoins le "prix" qu'affiche chacun de ces indices est exprimé pour l'un en euros, et pour l'autre en dollars américains. Mettre ces deux graphiques en perspective c'est donc un peu comparer des choux et des carottes.
De la même façon qu'il est incongru de mettre côte à côte les graphiques du CAC40 et du DAX30, comparer deux indices exprimés dans des monnaies différentes n'est pas plus avisé. Chaque clôture d'un indice représente le prix pondéré de celui-ci. Il ne vous viendrait pas à l'esprit, à la lecture simultanée de deux catalogues, l'un avec des prix euros et l'autre en dollars du Zimbabwe, d'arrêter votre choix sur le produit européen au seul critère que "les chiffres sont plus petits". Le choix ne peut être guidé que par la comparaison des prix sur les deux catalogues exprimés dans la même devise.

Dès lors la bonne démarche est de mettre ces deux graphiques dans la même monnaie. Mais pour en tirer un enseignement quelconque se pose le problème de savoir à quel moment dans leur histoire ces deux indices "valaient" la même chose ou du moins représentaient une valorisation équivalente.

Malheureusement je n'ai pas la réponse. Pour avoir une certitude il faudrait avoir un historique de la valorisation du CAC40 et, sachant qu'il existe un excellent historique de la valorisation du S&P500, mettre ces historiques en perspective pour déterminer les périodes de sur ou de sous valorisation équivalentes.

La seule chose que je puisse vous proposer est de chercher une correspondance visuelle entre les deux graphiques. Après plusieurs tentatives je suis arrivé à ce résultat qui me parait acceptable compte-tenu du nombre de points de concordance.


Fig.2.

CAC 40 et SP 500 en Euros

Dans ce cadre l'écart de performance entre les deux indices est considérablement réduit et le rebond actuel du S&P500 est bien loin de tutoyer le niveau du sommet de 2000 comme le graphique en dollars peut le laisser penser si aucune démarche de réflexion n'est entreprise. Dans ce contexte ces écarts s'expliquent de plusieurs façons. L'écart constaté avant le sommet de 2000, en faveur du CAC40, est dû à la présence à cette époque de beaucoup de valeurs dites TMT dans le CAC40 par rapport à son homologue américain. Enfin l'écart entre les deux indices sur la période 2002-2008 est tout simplement le résultat de l'énorme dévaluation intervenue sur le dollar américain (J'avais posté il y a bien longtemps un papier ''Quel bonheur d'être Argentin'' que vous pourrez retrouver en archives).

Fig.3.

EURUSD comparaison

Cette sur-performance époustouflante du S&P500 n'est donc en fait qu'une illusion d'optique.
Cette proximité des niveaux (si exprimés dans la même devise) entre les deux indices peut donc être utilisée pour pallier l'absence d'outil de valorisation des indices français. En effet deux outils fiables sont à notre disposition pour apprécier la valorisation du S&P500 : le ratio prix bénéfice ramené aux cycles des bénéfices (CAPE dans le vocabulaire anglo-saxon) et le ratio de Tobin ou ratio Q (pour ces deux outils de valorisation voir les archives).
Bien que ces deux outils utilisent des approches et des données différentes les résultats obtenus sont très cohérents sinon identiques (ce qui est rassurant). Ils sont accessibles sur mon blog et tenus à jour chaque trimestre dès la parution des statistiques Flow of funds de la Réserve fédérale.
En résumé, aujourd'hui le S&P500 affiche une survalorisation extrêmement importante et les marges des entreprises affichent des niveaux extrêmes caractéristiques des fins de cycle.

Fig.4. Évolutions des résultats des entreprises du S&P500.

En aparté, le CAC40 affiche une configuration technique peu engageante qui ne serait invalidée qu'au dessus de 4160/4200.

Fig.5.

D'un point de vue économique (que je n'ai pas le temps de développer ici) les indicateurs sont horribles tant en Europe, qu'aux États-Unis ou en Asie (Japon et Chine en particulier). Certes les rachats d'obligations de toutes sortes, tant par la Réserve fédérale que par les banques centrales européenne, britannique ou japonaise, maintiennent artificiellement le niveau des prix de certains actifs grâce à des taux au plus bas depuis ... bien longtemps.
Cette situation peut conduire à la formation d'une nouvelle bulle comme elle peut conduire à une énorme catastrophe. Dans les deux cas, il est impossible que tout ceci puisse se terminer sans souffrance*. Chacun doit en tirer ses propres conclusions selon son profil d'investissement et sa capacité à assumer le risque.

À une certaine époque il était de bon ton de faire payer au messager l'émotion des mauvaises nouvelles qu'il venait d'apporter. Avec internet et les forums ces pratiques ont repris du service. J'en ai fait l'expérience en 2007. J'ai gardé bon nombre des affirmations ou des messages sarcastiques qui m'ont été envoyés à l'époque. Selon leurs auteurs ''ces choses ne pouvaient pas arriver car ce serait alors la fin du monde''. Et pourtant ''ces choses'' sont arrivées - et bien au delà de ce que j'avais modestement écrit - et en plus, nous sommes toujours là.

L'esprit humain a beaucoup de difficultés à se projeter dans le malheur. Il s'enferme dans le déni des chiffres et des faits pour se créer une bulle de protection. De temps à autre il faut se donner des claques pour sortir de ce rêve et affronter la réalité telle qu'elle est et non telle qu'on souhaiterait qu'elle soit. Et ça, ça ne s'appelle pas raisonner le marché mais faire preuve de lucidité !

*: Le débat entre les partisans de l'austérité et les partisans de la relance par la planche à billets est véritablement consternant. Nous sommes arrivés à un point de non retour où aucune solution ne permet de sortir de cette crise sans dégât majeur.

Avertissement: 

Cette analyse est diffusée à titre purement informatif et éducatif et ne constitue en aucune façon un document de sollicitation en vue de l'achat ou de la vente des instruments financiers émis par la société objet de l'étude. L'investissement et le trading sont des activités présentant des risques financiers. Tout investisseur doit donc se faire son propre jugement quant à la pertinence d'un investissement dans une quelconque valeur mobilière émise par la société mentionnée dans cette analyse, en tenant compte des mérites et des risques qui y sont associés, de sa propre stratégie d'investissement et de sa situation légale, fiscale et financière.

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